Actions sur le document

Symbolique

Foire aux questions symboliques

 
Comment une fête médiévale peut-elle avoir un sens dans l'Europe actuelle? Comment une fête peut-elle garder une valeur rituelle alors que les fondements de cette valeur rituelle ont changé? Comment une fête peut-elle être à la fois totalement populaire et totalement maîtrisée par les autorités tant politiques que religieuses de la ville? Tentatives de réponse dans cette F.A.Q... symboliques.
 

A propos du sens du Lumeçon

 
Dans le Lumeçon il y a des superpositions de "couches de sens". En ce qui concerne saint Georges et le Dragon, on peut présenter le schéma de signification élémentaire suivant:
Saint Georges Dragon
Continuité        Evolution
Identité Altérité
Ordre   Désordre
Conscient         Inconscient
De part, notamment, le rite des Policiers bousculés dans la rue des Clercs par le public-participant (tous deux groupes de personnages à part entière du Jeu), et le fait que les Pompiers ouvrent le cortège, le Lumeçon a changé de sens au XXe siècle. Il s'agit en effet de deux services publics de base, très symboliques de surcroît, qui sont intégrés au "Jeu". La force publique doit normalement être le monopole du pouvoir politique. Dans le Lumeçon, cette force publique est symboliquement "mise en jeu", devient ludiquement "enjeu" et un pari est fait sur la toute puissance de la communauté participante (ce qui débouche sur le personnage de saint Georges). Nous sommes au coeur d'un rite universel dans le temps et dans l'espace: celui de l'ordre et du désordre, du chaos.
 
Le Lumeçon est le Jeu de la destinée de la cité. Le cortège, quittant la collégiale, s'est ébranlé au son de l'air du Doudou et descend une rue étroite, la rue des Clercs, qui débouche sur la Grand-Place où une arène a été dressée. Cette descente est une euphémisation du symbole de la chute qui signifierait la fin de la cité. Les chants spontanés "Et les Montois ne périront pas" tendent à exorciser cette menace.
 
Le Dragon est donc devenu le symbole tentateur du désordre, de la rupture dans l'ordre social, mais aussi du changement nécessaire, de l'évolution inéluctable (que psyshologiquement il faut s'approprier).
Saint Georges exprime l'identité collective, la continuité de l'existence. Il est le garant symbolique de l'ordre social ne peut donc que l'emporter (en principe) dans un "Jeu" où certaines règles sociales et juridiques sont bafouées, où les catégorisations sociales sont remises en cause par une liberté "fictionnelle". Notons que la lance de saint Georges ne parvient plus actuellement à pénétrer dans le Dragon et donc, que cette arme sera abandonnée durant le Combat. Il s'agit donc d'une nouvelle transformation dans l'expression et le contenu du Lumeçon. L'abandon de la lance et le passage à une troisième arme, le pistolet, marquent le début de la phase finale du Combat, mais indique également, dans l'histoire du Lumeçon, un changement fondamental dans le sens profond du Combat. D'ailleurs, ce sera un personnage extra-diégétique, à savoir un Policier, qui remettra à saint Georges cette nouvelle arme.
 
Saint-Georges et le Dragon sont donc différents, opposés mais aussi complémentaires et dès lors aussi nécessaires l'un que l'autre car l'existence n'est jamais que le résultat de tensions de contraires (le jour et la nuit, l'ordre et le désordre, la vie et la mort...).
C'est pourquoi le dernier coup de pistolet (celui où saint Georges a retiré son gant droit) n'a plus la signification simpliste première. Tout le Lumeçon est le "Jeu de la destinée" où la réconciliation des contraires évitera à la cité la chute dans le "chaos". Et on peut se poser la question de savoir ce qui se passe entre saint Georges et le Dragon juste après ce dernier coup de pistolet. En tout cas, cette "réconciliation" des contraires n'est pas dénuée d'ambiguité, comme dans la vie. Ainsi, les Diables (dont une des significations est, sur le plan social, le monde des exclus, des perdants d'avance) "disparaissent" à la fin du Combat dans la foule. C'est donc une "fausse" défaite. Ce qu'ils représentent est toujours bien présent et reviendra manifester l'inéluctable tension des contraires. La destinée de la cité et de ses habitants est assurée. Aussi, le public chante "Et les Montois ne périront pas!", étonnante mais très juste synthèse spontanée de la Ducasse rituelle.
 

Tradition versus folklore

 
Le facteur traditionnel n'implique nullement, contrairement aux idées reçues, de reproduire fidèlement une tradition. La folklorisation résulte justement d'une rigidité excessive dans l'appel à la tradition. Les documents historiques relatifs au Doudou témoignent de modifications périodiques, concrétisées par l'apport ou la suppression de personnages, de gestes ou d'objets. Les scénarios produits chaque année par l'équipe de réalisation montrent la large place faite à l'innovation en général. Des péripéties accidentelles sont intégrées dans le scénario rituel, comme, par exemple, le coup de queue du Dragon faisant s'envoler des ballons. De même pour les innovations spontanées, telles celles du chant "Et les Montois ne périront pas" qui éclate, lorsque le deuxième coup de pistolet aboutit à un simple nuage blanc, comme si les Montois s'identifiaient en cet instant au Dragon, qui ne périt pas non plus. De nombreuses innovations sont dues aux réalisateurs successifs: costumes, gestuelle, trajet, enchaînement des séquences, personnages.
 
S'observent aussi des innovations portant sur le sens même du rituel, notamment le Lumeçon, jeu qui paraît se prêter à une pluralité de significations, tandis que le jeu de sainte Waudru paraît davantage figé dans son essence même. Ainsi, l'orientation morale du combat, le Bien contre le Mal, semble avoir été progressivement délaissée au profit d'une philosophie d'ambivalence générale. Ainsi les Chin-Chins, qui sont du côté de saint Georges, donc de l'ordre et de la victoire finale, sont-ils montrés polis et éduqués certes, mais par la même conformistes et hypocrites, voire béni-oui-oui auprès des puissants et durs avec leurs subordonnés. En revanche, les Diables alliés du Dragon, voués à être les éternels vaincus, sont aussi ceux qui, durant le Lumeçon, ont l'audace de remettre l'ordre en cause, d'ériger en valeurs l'irrespect des hiérarchies et le refus des règles. Leur disparition dans la foule au coup de pistolet final est une fausse défaite: ils diffusent leur potentiel rebelle, leur liberté sauvage. Si saint Georges incarne toujours l'idée de la collectivité dans sa continuité bien ordonnée, le Dragon incarne sa capacité de changement, de rupture rénovatrice. Chacun en somme est vu avec les défauts de ses qualités, le risque de la stagnation pour saint Georges, celui de la violence pour le Dragon. Ainsi la leçon de ce combat a-t-elle glissé de la sphère des principes moraux à une conception pragmatique de l'existence et de la vie sociale. Plutôt que d'éliminer les fauteurs de désordre, il faut s'approprier le pouvoir de régénérescence qui leur est inhérent. Au total, l'identification de la collectivité est aussi forte avec le Dragon qu'avec saint Georges, sinon plus forte: ce sont les crins pendus à la queue du Dragon qui sont les principaux porte-chance, c'est au Dragon c'est au Dragon que sont associés le nom et l'air du Doudou.
 
Cependant, si incessantes que soient les innovations, elles n'empêchent pas le facteur "traditionnel" de rester perceptible. De ce fait, l'appel fait à ce facteur "traditionnel" peut-être vu comme une preuve d'adaptation réussie à la modernité et par la même comme un gage de capacité à s'adapter encore et toujours si nécessaire.
 

Ebauche d'une théorie des lieux

 
De la ville originaire à la ville actuelle
 
La Ville de Mons, entourée des voiries construites à l'endroit des anciens remparts, est une cité de forme "médiévale", évoquant plus ou moins un "mandala" (c'est-à-dire une figure oscillant entre le cercle, le carré et le rectangle, symbolisant la manifestation spatiale de l'Homme ou d'une collectivité, une image du monde et en même temps la représentation et l'actualisation du divin ou, en métaphysique, de l'Etre). Elle représente assez bien la cité "idéale" dans l'imaginaire européen contemporain, donc à l'opposé de la cité idéale dans l'imaginaire américain.
 
La cité a deux "centres": celui de la ville originaire (la collégiale Sainte-Waudru, lieu symbolique du spirituel et de la fondation de la cité), et celui de la ville actuelle en évolution (l'Hôtel de Ville, centre politique, économique et social).
 
La première cité reste encore marquée dans la ville actuelle: peu de commerces, peu d'administrations. De cette première cité entourant la collégiale, on pouvait notamment sortir par deux portes: l'une placée au bas de la rue Samson (c'est par là que la Procession du Car d'Or sort pour rejoindre la Grand-Place et l'Hôtel de Ville), et l'autre au bas de la rue des Clercs (c'est par là que le cortège du Lumeçon débouche sur la Grand-Place venant de la Collégiale).
 
Il va de soi que l'on ne peut comprendre la Ducasse rituelle de Mons sans en comprendre la structure typologique. Le centre de la ville ancienne est le templum, le lieu symbolique du spirituel (au sens large), de la fondation de la cité. Le centre de la ville actuelle est le centre politique (au sens large).
Durant près de 24 heures, le week-end de la Trinité, les personnages des jeux rituels de "sainte Waudru" et de "saint Georges" vont aller de la collégiale à l'Hôtel de Ville et inversément, de façon apparemment compulsive. La structure spatiale du fonctionnement de la Ducasse rituelle est très rigoureuse. Par ailleurs, les deux saints se rencontrent ainsi à deux reprises: la 1ère au moment de la sortie du Car d'Or, la 2e au moment de la rentrée du Car d'Or.
 
Tableau comparatif
 
            Jeu de Sainte Waudru /
Ville originaire Jeu de Saint Georges /
Ville actuelle
 
1er acte           Cérémonie de la Descente de la châsse.
Se déroule dans la collégiale.    Répétition du Lumeçon - Intronisation de saint Georges.
Se déroule dans l'Hôtel de Ville.
2ème acte        Sortie de sainte Waudru de la collégiale           - Sortie de saint Georges de l'Hôtel de Ville pour se rendre à la Collégiale;
- Sortie du Dragon de l'annexe "caverneuse" de la Collégiale pour rejoindre l'Hôtel de Ville;
- Sortie des personnages du Lumeçon de l'Hôtel de Ville pour se rendre à la Collégiale.
3ème acte        Déplacement dans les rues de Mons, sortie de la Ville originaire, passage devant l'Hôtel de Ville et arrivée à la collégiale.     Déplacement de la Collégiale à la Grand-Place et arrivée devant l'Hôtel de Ville.
Dernier acte     Montée de la Rampe, juste à côté de la collégiale.       Combat dans l'arène juste devant l'Hôtel de Ville
Epilogue           Rentrée du Car d'Or dans la collégiale.            Rentrée des personnages dans l'Hôtel de Ville.
 
On le voit, les rites de la Ducasse rituelle de Mons n'existent que dans et par les lieux. A partir de ces derniers, se dégage une utilisation de l'espace reconstitué, véritable structure opérant avec une rigueur minutieuse. Le mythe originaire organisait une polarité entre d'une part, un site "oeuvré" par l'homme conscient, porteur d'une culture, d'une éthique et d'autre part, un site travaillé par les forces obscures de l'animalité, de l'altérité redoutable, le côté sombre présent en chaque être humain.
 
A Mons, s'y est substituée une "opposition complémentaire" entre la collégiale et l'Hôtel de Ville: le spirituel (quelles que soient les convictions religieuses) et le "matériel" ne peuvent se dissocier trop fortement sans risque pour l'être humain et pour la collectivité.  
 

La symbolique des nombres

 
1
Symbole de l'unité promordiale, le Divin ou l'Etre, l'origine absolue, le point de départ et l'aboutissement. Ainsi, par exemple, le Chin-Chin protecteur ne peut être renversé qu'une fois.
 
3
Au cours du Combat, il y a:
- trois renversements de Chin-Chins;
- trois bris de lance;
- trois prises de queue sur le pommeau;
- trois remises de lance;
- un renversement du Chin-Chin protecteur.
Trois est le nombre symbolique de l'accomplissement qui englobe le Tout, donc le symbole de l'achèvement de la manifestation et de sa perfection. Exemples: la triade du père (Trinité), de la mère, de l'enfant; les trois Rois mages; Jésus meurt le 3 avril à 3h00 à 33 ans et résuscite le 3e jour; le chien Cerbère a trois têtes...
Le nombre trois apparaît souvent dans les contes avec trois épreuves et/ou trois énigmes à percer. Ces trois actions successives assurent le succès de l'entreprise et en même temps constitue un tout indissoluble. Selon Jean Chevallier et Alain Gheerbrant, les contes exposent la bravoure du héros dans le combat par un geste symbolique: le héros soulève son adversaire et le fait tourner trois fois au dessus de sa tête. Selon ces auteurs, la raison fondamentale de ce phénomène ternaire universel est à chercher dans une métaphysique de l'être qui se résume très simplement par les trois phases de l'existence: apparition, évolution, destruction (ou transformation).
 
4
Ce chiffre renvoie aux 4 éléments, à l'univers dans sa totalité (les 4 points cardinaux).
 
8
Le 8 (il y a 8 Hommes de Feuilles) est symbole de création, de régénérescence, de résurrection, de fonction équilibrante, de manifestation du monde (cfr le huitième jour). Ce nombre (premier nombre cubique) exprime ainsi la manifestation du monde sur tous les plans, et symbolise la terre dans son volume (la couleur des Hommes de Feuilles est le vert et le rouge, les couleurs terrestres). Huit est dès lors le nombre de l'équilibre cosmique, symbolisant l'achèvement. On remarquera que les Chin-Chins s'approprient durant le Combat la massue, et donc ce qu'elle représente, la force, l'énergie vitale.
 
11
Le nombre 11 (il y a 11 Diables et 11 Hommes blancs) a une connotation négative. Il s'ajoute à la plénitude du 10, qui lui symbolise un cycle complet. Dès lors, 11 est le signe de l'excès, de la démesure, du débordement. Le 11 annonce un conflit. L'excès que le 11 symbolise peut être envisagé soit surtout comme le début d'un renouvellement (l'inconnu inquiétant d'un autre cycle) soit surtout comme une rupture et une détérioration du 10 (donc une faille dans l'univers). L'action perturbatrice du 11 est un dédoublement hypertrophique et déséquilibrant d'un des éléments constructifs de l'univers. Il est donc rapport avec le désordre, la faute, la maladie (sociale ou individuelle).
D'une façon générale, le nombre 11 signifie l'initiative individuelle s'exerçant sans rapport avec une harmonie globale, symbole de lutte intérieure, de dissonance, de rebellion, de transgression de la loi. Ce nombre est donc bien adapté aux porteurs du Dragon et aux Diables réfractaires à l'ordre.
 
12
Il y a 12 Chin-Chins. Douze est symbole d'ordre, de lien, de totalité, d'achèvement, du développement perpétuel de l'univers. Il n'y a pas de hasard à constater l'existence des 12 signes du zodiaque, des 12 Grands Dieux de la mythologie antique, des 12 disciples du Christ, des 12 pairs de France, des 12 anges dans la Bible, des 12 tribus d'Israel et des 12 patriarches, des 12 heures du jour, des 12 mois, des 12 chevaliers du Saint-Graal...).
 
Source principale
RAEPERS Georges, Ducasse rituelle de Mons, notes et réflexions, 1997. 
Sources utilisées
CAZENAVE J., Encyclopédie des symboles, 1996
PRIEUR J., Les symboles universels, 1996  
CHEVALLIER J. et GHEERBRANS A., Dictionnaire des symboles, 1982
JULIEN Nadia, Dictionnaire des symboles, 1989
OESTERREICHER M., Dictionnaire des symboles, 1992
SERINGE P., Les symboles, 1988
BENOIST L., Signes, symboles et mythes, 1991
DURAND G., Les structures anthropologiques de l'imaginaire, 1984
 
 

L'importance des couleurs dans le Lumeçon

 
Les couleurs dans le Lumeçon ne sont évidemment pas dues au hasard et elles sont d'une importance capitale pour le déroulement du rituel. Instinctivement, chacun "sent" immédiatement que si saint Georges arrivait au bas de la rue des Clercs avec une casaque rouge, et si le Dragon suivait peint en jeune "canari", ce ne serait plus le même phénomène social et rituel.
 
Toutes les couleurs manifestent leur importance tant sur le plan esthétique et émotionnel que sur le plan symbolique. Leur vivacité, leurs contrastes, les associations bien spécifiques attirent l'attention sur la rupture avec la vie quotidienne, soulignent la "force" de ce qui est exprimé. Cela provoque des intensités particulières d'émotion (dans le domaine esthétique, la qualité et l'intensité de l'émotion varient avec les couleurs, leurs tonalités, leurs agencements).
 
D'autre part, les couleurs occupent une place exceptionnelle dans la symbolique depuis les débuts de l'humanité. A travers les sentiments provoqués, des représentations refoulées, des états d'âmes confus tentent de pénétrer la conscience par leurs biais.
 
Chaque personnage de la diégèse (ce qui est censé être vrai si le Combat n'était pas une fiction) est défini par deux couleurs principales (complémentaires et opposées) qui expriment tout autant le dualisme intrinsèque de l'être que la traduction des conflits de force qui se manifestent à tous les niveaux de l'existence.
 
La couleur première (ou couleur de base) du personnage caractérise son apparence (la "personna", c'est-à-dire la face présentée extérieurement, le "masque"), sa signification superficielle mais réelle.
 
La couleur secondaire (complémentaire et opposée) caractérise l'être le plus authentique du personnage, le "for intérieur" (une forme d'ombre, caractéristique moins évidente mais d'une très grande importance car elle dessine la "silhouette plus ou moins cachée" du personnage dans sa totalité). Elle conduit vers la signification profonde du symbole.
 
Les couleurs du Lumeçon viennent du fond de la tradition chrétienne en la matière. Il y a, dans le Lumeçon, trois grands ensembles et les couleurs officielles:
 

Les couleurs célestes: le jaune et le bleu (saint Georges)

 

La couleur de saint Georges est le jaune; soit la couleur de la lumière solaire, qui symbolise le signe "divin", la création, l'origine des choses, la force maîtrisée ou encore la sagesse. Ainsi, pour illustrer la parole de Dieu: "Que la lumière soit et la lumière fut", l'art chrétien utilise le jaune.
L'autre couleur céleste est naturellement le bleu, couleur associée au spirituel. Couleur froide, le bleu s'oppose au jaune, couleur chaude. Il symbolise le surnaturel, l'immatériel, l'irréel mais aussi le contrôle de soi, la sérénité, la paix ou la vérité métaphysique (par opposition à la vérité en acte plutôt représentée par le vert). Ainsi, cette "passivité" du bleu s'oppose au principe actif qui donne forme et existence: le jaune.
Le samedi, c'est un sweat bleu que saint Georges porte (voir la symbolique de l'inversion). Il serait donc logique que le dimanche, il porte une chemise bleue, laquelle ne doit pas nécessairement être foncée. Le symbolisme de saint Georges n'est véritablement compréhensible qu'en y intégrant la portée du Dragon.
A noter aussi: les couleurs bleu (vareuse) et jaune (chemise) du Chin-Chin protecteur, soit précisément les couleurs inverses de saint Georges, à qui il sert de guide.
En outre, il importe de se méfier de nos jugements en terme "c'est beau" ou "c'est pas beau". Souvent, il s'agit de simples habitudes mentales. Lorsqu'un nouveau Dragon fut créé en 1973, ce fut... un tollé. Actuellement, plus personne ne lui trouve tous les défauts de la terre. 
 

Les couleurs terrestres: le vert et le rouge (Dragon)

 
"J'ai cherché à exprimer avec le rouge et le vert les terribles passions humaines"
Vincent Van Gogh
 
La couleur première (couleur de base) est évidemment le vert. Or, par un paradoxe purement apparent, cette couleur (froide) est d'abord un symbole positif. Le vert est en tout premier lieu la manifestation du règne végétal ou plus exactement de la régénération de la nature après le printemps. Le vert est donc considéré comme ce qui capte l'énergie solaire (le jaune) et la transforme en énergie vitale.
 
On comprend dès lors facilement le symbolisme qui en découle: le vert exprime l'espérance, la longévité. Cette couleur est rassurante, calmante, signe d'épanouissement, de culture, de connaissance.
Mais comme tout symbole il y a un versant négatif. On prête au vert un caractère dissolvant (capacité de dissoudre... l'or). Ainsi, le "rayon vert" est capable de tout transpercer. Le vert renvoie à la moisissure. Couleur de la nature, il faut se rappeler que, bien avant qu'on ne songe à la sauvegarder, celle-ci a été considérée comme très menaçante (cruauté de la nature, "vert de peur", "en voir des vertes et des pas mûres").
 
Tous les symboles, et donc presque toutes les couleurs, "croisent" la sexualité. Le vert exprime essentiellement une sexualité féminine. Ainsi Aphrodite et Vénus sont "liées" principalement au vert et à leurs amants (et maris)... au rouge (Hephaïstos, Ares, Mars). Et si le rouge est couleur de la sexualité masculine, c'est le vert qui exprime plus particulièrement la vigueur sexuelle!
Comme on le voit, il y a finalement dans le vert l'image de la destinée tant positive que négative. Le Dragon, au cours de l'histoire ou dans des aires culturelles différentes, a évidemment exprimé bien des choses. La première signification qui vient à l'esprit est celle du "Mal". Ce dernier, associé au Dragon, est compris dans les religions comme la force primordiale hostile au Divin. Mais cette interprétation mérite d'être précisée: dans l'Ancien Testament, le Dragon (le Léviathan) représente la perpétuation du chaos originel qui menace la création et qui doit être vaincu.
 
Le Dragon sera alors souvent considéré comme la symbolisation de l'inconscient tant régressif que créateur. Il faut alors accéder à cet inconscient pour le maîtriser afin que passions et désirs refoulés ne s'emparent brutalement de l'être humain. Glissement qui ne manque pas d'une certaine logique, le Dragon sera considéré comme un gardien redoutable de trésor caché. Cette interprétation est très interressante: ces trésors sont, selon les mythes ou les rites, la jeunesse éternelle, l'âme (le personnage féminin lié au Dragon), la récupération des énergies inconscientes. Le Dragon devient donc le gardien de notre conscience: il ne laisse passer que les êtres qui ont dominé la matière et dont la conscience s'ouvre et s'élargit.
 
Mais le vert ne peut à lui seul exprimer "l'être" du Dragon. Sa couleur secondaire est le rouge (la gueule). Le rouge est couleur de sang et de feu. De ces réalités, le symbolisme lui fait exprimer la force vitale, la puissance. Le rouge entraîne (drapeau rouge, l'inverse de calmer!), il alerte, permet une nouvelle vie (couleur de la révolution), il arrête (feux rouges)! Signe d'Eros libre et triomphant, on mettra des lampes rouges à l'entrée des maisons closes (superbe ambivalence du symbole: l'interdit et l'attirance). Le rouge sera aussi la marque de la fureur, de la colère, de la cruauté!
 
Tout logiquement, la synthèse de ces éléments font s'exprimer l'esprit guerrier et le pouvoir (la souveraineté). La rouge habillera ainsi la noblesse, les hauts magistrats, les cardinaux. Le rouge, impulsif, est donc complémentaire du vert, réflexif.
A noter: les Hommes de Feuilles sont vêtus de vert (veste, pantalon, bonnet) et de rouge (chemise), tout comme les Chin-Chins (vareuse rouge et chemise verte).
 

Les couleurs transcendantes (c'est-à-dire d'une autre nature que les couleurs classiques): le blanc et le noir (Diables).

 
La couleur des Diables est le noir: couleur de l'indifférenciation primordiale, du chaos originel, des instincts primitifs, de l'illicite ("marché noir", "travail en noir"...), du sacrilège ("magie noire"), de l'absence de sentiments vaniteux. Elle est également la couleur des ténèbres et des eaux inférieures, du deuil, de la mort.
Le Diable est bien le semeur de désordre, celui qui est sans inhibition et qui montre son postérieur (par des cumulets) au "céleste", donc à l'Autorité. Sur le plan psychologique, il symbolise l'enfance turbulante et impulsive ("le ropieur") qui ne respecte rien. Sur le plan sociologique, il représente les "exclus" de la société, condamnés à rester en principe d'inéluctables vaincus.
 
Mais l'enfant est destiné à voir ses impulsions corrigées et socialisées (notamment par la Mère, ou le symbole de sainte Waudru). Plus inquiétant, est-on si sûr que l'exclu ne va pas sortir de son ghetto, venir "tout casser" et tendre à prendre ce que les "gens biens" tiennent à tout prix à accumuler pour eux. Le Diable va jusqu'à menacer saint Georges... Le Lumeçon laisse, d'une certaine façon, la question en point d'interrogation).
Le blanc (de la chemise) corrige ainsi le noir par sa signification d'état de virtualité, de renaissance non seulement possible mais inéluctable. Certes, ces virtualités ne sont pas encore incarnées ou réalisées. C'est pourquoi le blanc ("tir à blanc", "mariage blanc") est la couleur secondaire. Mais c'est bien la nature profonde, la potentialités du personnage. La métamorphose est en lui. Le blanc symbolise le passage d'un état à une autre. En conséquence, le samedi (principe d'inversion), le sweat doit être blanc.
Voir des Diables en sweat jaune serait choquant et totalement insensé. Porter la couleur de saint Georges, c'est pour un Diable avoir la folie des grandeurs et se couvrir de ridicule. 
Ces couleurs sont celles du changement d'état (métamorphose, passage, éternel recommencement...). Elles sont plus spécialement utilisées dans l'expression des inéluctables et nécessaires liens entre la vie et la mort, entre la nuit et le jour, l'ordre et le chaos, l'inconscient et le conscient. Elles sont utilisées également dans les passages des différents stades de la vie humaine (de l'enfance à l'adolescence, de l'adolescence à l'âge adulte, le mariage, le deuil...) [ > détails ].
 

Les couleurs de Mons: le rouge et le blanc

 
Le drapeau aux couleurs de Mons (rouge et blanc) descend la rue des Clercs devant les Pompiers, au côté de l'Echevin des Fêtes, à la droite du cortège. Dans le cadre de l'inéluctable bipolarité de tout symbole, les associations des couleurs rouge et blanc ont parfois un sens négatif: au côté du rouge de sang (considéré ici comme "répandu") correspond le blanc de la lividité et de la mort (cfr le mythe des vampires).
Mais cette représentation est plutôt rare car ce sens négatif se rencontre beaucoup plus par l'association du rouge et du noir. Dans "le Rouge et le Noir" précisément (le classique de Stendhael), Julien Sorel (le personnage principal), dans sa volonté de puissance et dans son orgueil (le Rouge) est poussé vers les ténèbres et la mort (le Noir). Au rouge du feu (ici, le fait de la combustion) correspond le noir de la fumée qui obscurcit toute chose.
Si le noir associé au rouge est donc fortement négatif, nocturne, involutif, le blanc associé au rouge prend, par contre, souvent un aspect positif, diurne, évolutif. Dès lors, la symbolique du rouge s'en trouve affectée. C'est, certes, la passion mais maîtrisée par le blanc; la "force vitale" est donc sublimée en "amour" par la sagesse et la pureté du blanc. Eros est toujours exprimé mais spiritualisé. A surface équivalente, rouge et blanc expriment l'association du sentiment et de la sagesse, de la fraternité et de l'égalité.
 

Un des principes de base du Lumeçon: l'inversion

 
Plusieurs principes déterminent l'esthétique, le symbolisme et la dramaturgie du Lumeçon. Parmi les plus importants, citons d'abord le principe d'universalité: c'est de Mons qu'il s'agit mais le déroulement de la Ducasse rituelle, ses thèmes, ses structures sont universels (création de la communauté, affirmation de son existence, jeu de l'ordre et du désordre, sa destinée, affirmation de son salut). On peut relever également le principe de l'intervalle social et enfin le principe d'inversion.
 
Celui qui assiste à la descente de la rue des Clercs devrait être frappé par une incohérence apparemment grossière: dans l'ordre du cortège, saint Georges est le premier des personnages de la diégèse à arriver sur la Grand-Place et le Dragon est le dernier! Saint Georges amènerait-il le Mal sur la cité? Il va de soi que dans le respect de la signification édifiante, apologétique et didactique du récit légendaire, saint Georges devrait suivre (poursuivre) le Dragon avant de la vaincre: ce n'est pas le "bien" qui attire le "mal"! Mais en réalité, il n'y a pas d'incohérence. Par le principe d'inversion, il y a eu changement de sens, et ni saint Georges ni le Dragon ne peuvent plus être considérés comme la personnification du bien et du mal.
 
Dans cette perspective, les "prologues" du Combat proprement dit constituent une "rupture" par rapport au Combat, ce qui prépare à une signification différente et la fait ressortir. Dans certains déplacements et dans la Procession, l'ordre légendaire est respecté: le Dragon précède saint Georges. L'inversion se produira après la fin de la Procession.
 
Ce n'est qu'un exemple. Plusieurs inversions se produisent à des moments différents du week-end et se réalisent selon une progression vers le point culminant de la Ducasse rituelle. C'est dans cette logique interne à la Ducasse que chaque catégorie de personnages portent le samedi un sweat de leur couleur secondaire (et opposée!). Car dans les rites les changements de vêtements (et donc de couleurs) annoncent le passage d'un monde à un autre.
 

Désordre - Rite

 
Aucune société ne peut être purgée de tout désordre; il faut donc ruser avec lui à défaut de pouvoir l'éliminer. C'est notamment la tâche du mythe et du rite: ils le traitent afin de lui donner une figure maitrisable, de la convertir en facteur d'ordre ou de le déporter dans les espaces de l'imaginaire. Par des procédures où la transgression et l'inversion opèrent principalement, ils deviennent les instruments qui permettent de tenir ensemble ordre et désordre.
 
Par le rite, les conflits ainsi que les désorganisations et les maux sont temporairement transmués; le rite n'agit ni comme un moyen de répression ni comme un exutoire, il capte les énergies qui se dégagent de ces situations afin de les convertir positivement; il fait de ce qui est provocateur d'affrontement, de déchirure sociale et de dégradation individuelle un facteur de reconstruction et de cohésion. Si un désir est à l'oeuvre en ces circonstances c'est celui de "dominer les divisions arbitraires créées par les hommes, de surmonter pour un moment (dans et hors du temps) les contingences matérielles qui désunissent les hommes" (V. Turner).
 

Finalement, qu'est-ce que la Ducasse rituelle de Mons?

 
Cette question, à première vue d'une simplicité presque naïve, se révèle d'une complexité presque insurmontable. Lors d'une conférence qu'il donnait à Paris sur la Ducasse rituelle de Mons, Georges Raepers, alors réalisateur du Lumeçon, a répondu ceci: "Finalement, je ne sais pas ce qu'est la Ducasse de Mons. Cela me semble être un Mystère, toujours à interroger, et que dès lors je ne peux la définir qu'en tant que question. Ainsi vaut-il mieux retourner à l'enseignement des philosophes et constater que le "Jeu de saint Georges et du Dragon" est un noumène (soit ce qui indépendant de la connaissance, un processus en soi que l'on ne peut connaître totalement) que nous transformons en phénomène (soit un processus, une action que l'on perçoit), notamment par une réinterrogation constante. La Ducasse me paraît l'expression symbolique d'une question anthropologique majeure: Comment réconcilier le moi et l'autre? Les groupes sociaux hétérogènes? Les altérités culturelles? Enfin, et surtout, comment l'Homme peut-il réaliser l'universel à partir du singulier? Bref, assurer sa condition d'Homme. Ces interrogations visent l'ambigüité de l'attitude envers la société, au sein de laquelle l'homme oscille entre l'individualisme exacerbé et la solidarité plus ou moins spontanée ou calculée."