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Origines et évolutions

Tout démarre d'une procession organisée au XIVe siècle pour conjurer la peste

1349: Une procession pour conjurer la peste

Des comptes du XXIe siècle mentionnent déjà une procession de la châsse de sainte Waudru. Les processions en l'honneur de la Patronne de Mons sont donc une pratique ancienne. Entre 1348 et 1350, l'Europe subit la plus mortelle épidémie de peste de son histoire. La région de Mons n'échappe pas au fléau, même si le Hainaut semble avoir été plutôt épargné par rapport à d'autres régions. Et en 1349, devant l'épidémie, l'Autorité civile et le Clergé décident toutefois d'organiser une procession exceptionnelle, au cours de laquelle le corps de la sainte patronne de la ville, sainte Waudru, est placé sur un char ("car" en Picard).

Celle-ci voit donc le jour le 7 octobre 1349 et s'organise sur les Bruyères de Casteau. Cette célébration rassemble les habitants de Mons et de Soignies avec les châsses de leurs saints patrons respectifs, Waudru et Vincent. On place les deux châsses sous un pavillon dressé près d'une croix. Le Doyen du chapitre de Soignies, Etienne Malion, célèbre la messe en l'honneur de la sainte Trinité. Huit jours durant, les corps saints demeurent exposés à la vénération populaire. Le mal cesse (mais on a vu que la peste avait de fait plutôt épargné le Hainaut). L'idée d'une procession annuelle, en guise de reconnaissance, prend forme et se concrétise. On fixe d'abord le rendez-vous au premier dimanche d'octobre. Mais en raison des caprices de l'automne, la procession est transférée rapidement, en 1352 précisément, au dimanche de la Trinité, fête tombant en mai ou en juin. Ce cortège est traditionnellement considéré comme étant à l'origine de celui d'aujourd'hui. 

 

1380: La confrérie "Dieu et Monseigneur saint Georges

En 1380, une confrérie de " Dieu et Monseigneur saint Georges " voit le jour, à l'initiative de Guillaume d'Ostrevent, futur Comte de Hainaut, féru d'art et de chevalerie. Cette confrérie, composée de nobles et de bourgeois, rejoints bientôt par le corps du Magistrat (mayeur et échevins), a son siège à la Chapelle Saint-Georges, voisine de l'Hôtel de Ville. Ses membres se donnent pour mission de maintenir le culte de leur saint patron. Ainsi, par exemple, ils fêtent "la" Saint-Georges le 23 avril via un banquet réservé cependant aux seuls membres de la confrérie. Ils accompagnent également la châsse de saint Georges pendant la Procession du Car d'Or qui se déroule donc le dimanche de la Trinité. Parallèlement, sacrifiant à la mode, la confrérie introduit rapidement des simulacres dans le cortège, mettant en scène un " jeu " évoquant la lutte du saint, héros du combat, contre le Dragon. Ce "jeu" se base sur la Légende dorée, écrite au XIIIe siècle par Jacques de Voragine.  Selon cette légende, saint Georges serait un jeune officier chrétien, prince de Cappadoce qui, au IVe siècle de notre ère, aurait tué un dragon pour sauver la vie d'une princesse. Mais cette tradition générale possède aussi sa version " locale " : le seigneur Gilles de Chin, qui aurait terrassé, en 1133, une créature monstrueuse qui vivait dans les marais de Wasmes (dans le Borinage). A Mons, les deux légendes se sont mêlées et c'est dans ce " creuset " que naitra le Lumeçon.  

Le jeu de saint Georges

Les origines du Lumeçon datent donc de cette année 1380, même si on trouve, en 1440-1441 seulement, la toute première mention écrite du "jeu de saint Georges", dans les comptes de la Massarderie (soit l'ancienne perception des impôts). Il s'agit d'achat de "clayes" destinées aux "Compagnons qui devaient jeuwer le jeu Saint-Jorge". Diverses mentions, dans les comptes des XVIème et XVIIème siècles, font état de réparation de "l'épée" de Saint-Georges, de fréquentes réfections du "dragon" signalant que le porteur du dragon doit agiter la queue de ce dernier. Il ressort de ces indications que le groupe qui figurait dans la procession comprenait saint Georges et un dragon porté, que tenait en laisse, au bout d'une cordelière de soie, la "Pucelette", que l'on retrouve encore, de nos jours, dans la Procession de Wasmes. La première mention du jeu apparaît dans les comptes de la confrérie en 1502. Non contente de l'introduire dans la Procession, la confrérie, sur commande des chanoinesses de Sainte-Waudru, monta également sur le marché (nom de la Grand-Place à l'époque) de Mons, en août 1490 un "mystère de saint Georges", représentation à grand spectacle qui dura quatre jours. Les "mystères" médiévaux ont pour fonction de représenter la vie et les actions d'un saint. 

L'introduction d'un Dragon dans une procession était courante au Moyen Age. Toutefois, certains indices nous permettent de penser qu'à Mons, le Dragon était moins "processionnel" qu'ailleurs. Pour preuve, les mentions des comptes qui, dès 1524, témoignent que chaque année, sa queue devait être raccomodée. On faisait ainsi l'économie de plusieurs dragons figurant sa défaite grâce à un combat au cours duquel, d'une manière ou d'une autre, sa queue sortait endommagée. Les même mentions nous renseignent sur la fourniture de suif dont on enrobe aujourd'hui encore le crin qui orne son énorme appendice, pour en rendre la prise plus incertaine et difficile.

Ainsi semble être né le jeu du Lumeçon avec ses composantes majeures. 

1674: "Les Dames du Chapitre n'auront pas du gambon"

Les processions de l'époque sont bien plus longues que celles que nous connaissons aujourd'hui. Pour s'en rendre compte, il suffit d'observer où sont situées les cinq croix de pierre qui jalonnent alors le parcours: la première à proximité de la Porte du Parc, la deuxième aux Bruyères de Casteau (soit à proximité du SHAPE), la troisième à l'étang des Apôtres (entre les portes de Nimy et d'Havré, soit à proximité de l'Hôpital Ambroise Paré), la quatrième à la Croix-Place (dans le bas de la rue de la Halle), et la cinquième à Cantimpret (soit à proximité de la Place du Béguinage). Plus tard, en 1526 précisément, une sixième croix est dressée au bas de la rue des Sars. Devant ces croix sont lus les miracles attribués à sainte Waudru. Ce "grand tour" se poursuit jusque la fin du XVIIe siècle. 

Au milieu du XVe siècle, les chanoinesses du chapitre noble de sainte Waudru décident de la construction d'une nouvelle église, en hommage à celle qui, au VIIe siècle, créa la cité. Après de nombreux voyages, elles choisissent de faire bâtir, à leurs frais, un édifice de style gothique brabançon. Les travaux s'échelonnent sur près de deux siècles. La collégiale Sainte-Waudru joue depuis lors un rôle absolument essentiel dans le déroulement des moments forts de la Ducasse rituelle. 

En 1674, les chanoinesses décident que la Procession ne sortirait plus de la ville. Cette attitude des "Dames du chapitre" ne plaît guère aux Montois, qui en font état par la création d'un nouveau couplet du "Doudou", toujours chanté aujourd'hui: "Les Dames du Chapitre / N'auront pas du gambon / Parce qu'elles n'ont pas fait / El tour d'el procession...". Rien n'y fait cependant. Le tour que nous connaissons encore aujourd'hui a subi très peu de modifications depuis cette époque. 

De nouveaux personnages dans le Lumeçon

L'évolution du Lumeçon se traduit par la création de nouveaux personnages autour des rôles principaux tenus par saint Georges et le Dragon. Ainsi, les Chin-Chins et les Diables, forcément indissociables, font leur apparition dans la seconde moitié du XVIIe siècle (entre 1667 et 1703). Les Hommes de Feuilles naissent quant à eux dans la première moitié du XVIIIe siècle (1723). L'une des plus anciennes descriptions connues du groupe Lumeçon dans la Procession est donnée par GJ de Boussu (dans Histoire de La Ville de Mons, p.41) en 1725 : "En mémoire de cette victoire signalée, on porte à la Procession solennelle qui se fait le jour de la Très-Sainte-Trinité, la figure d'un dragon entouré de plusieurs cavaliers qui représentent le valeureux Gilles de Chin avec sa suite, que la corruption du langage, où plutôt, l'ignorance du peuple qui tourne ce Mystère en ridicule, appelle les 'Chin-Chins'." 

1786: Chanoinesses contre Joseph II

Cette évolution et la popularité grandissante du jeu de Georges est mal perçue par le clergé de l'époque. Ces personnages issus de la tradition populaire, "jouant" dans une Procession religieuse avant tout, n'y ont plus leur place. En 1786, le Lumeçon, manifestation profane, est d'ailleurs supprimé par un édit de l'empereur Joseph II (1741-1790), qui réglemente et remet en cause l'existence même des manifestations populaires et des chapitres de femmes. C'est la raison pour laquelle on ne trouve plus guère trace de ces manifestations en France.

L'édit de Joseph II est repris par une résolution du Magistrat montois, empressé de servir son prince: "Au surplus d'abolir pour toujours le divertissement qu'on donnait au peuple par la représentation du dragon, des diables, des hommes sauvages, de Gilles de Chin, des Chins-chins et leur combat vis à vis de l'hôtel en présence du Magistrat, ainsi que les tirailleries des trois serments tant avant durant et après la procession que celles pendant la durée du combat connu sous le nom de Lumeçon (ndlr: il s'agit de la première apparition officielle connue du mot Lumeçon), de quoi le greffier de police préviendra ceux qu'il appartient et leur enjoindra de s'y conformer." Ce règlement déclenchera de nombreuses protestations de la part des chanoinesses. Les Montois suivront le mouvement contestataire et, en fin de compte, la procession de la Trinité et le Lumeçon passeront ce cap délicat, malgré les troubles dus à la Révolution Française. 

1789: Troubles de la Révolution française

La Procession (et donc le Lumeçon) ne résiste toutefois pas à la Révolution française de 1789, laquelle provoque également la disparition définitive du chapitre noble des chanoinesses (1794). Durant neuf années (1794-1803), les reliques de la sainte sont placés en sécurité. Le corps est déposé à Rattingen (Allemagne), tandis que le chef est envoyé à Liège. Dans le même temps, le Car d'Or est utilisé par les Français pour promener les déesses Raison et Liberté. Le mobilier de la collégiale est pillé. La châsse est fondue. En 1803, les reliques rentrent solennellement à Mons. La Procession de la Trinité reprend son cours. Elle a toutefois perdu de sa superbe. 

Sur une des cartouches du Car d'Or figure cette inscription: "SanCta WaLDetrUDIs noVennIo profUga eX rattIngen saCrIs sIbI aeDIbUs restItUta". Les lettres majuscules sont peintes en rouge et en les additionnant (ce sont des chiffres romains), on obtient... 1803, soit l'année de retour des reliques de sainte Waudru à Mons.

Depuis la restauration du culte en 1803, la Procession du Car d'Or est sortie chaque année sans interruption, à l'exception des deux guerres mondiales du XXe siècle. 

1819: Lumeçon exclu de la Procession 

Le combat est resté intégré à la Procession elle-même jusqu’au début du XIXe siècle, avant d’en être totalement exclu. En 1819 en effet, le Doyen de l'époque interdit la présence des acteurs du "Jeu de saint Georges et du Dragon" dans la Procession. Le Lumeçon est officiellement exclu de la Procession et prend place sur la Grand-Place, se déroulant dès que les reliques de sainte Waudru sont rentrées dans la collégiale à l'issue de la Procession. Finalement, cette exclusion aura sans doute constitué la grande chance du Lumeçon... Près de deux siècles après avoir pris son envol, le Lumeçon n'a pas fondamentalement changé, même s'il a considérablement évolué. Mais le climat a beaucoup évolué, dans l'attitude du public notamment.

Lumeçon "snobé" au XIXe siècle

Vers 1850, une palissade est installée pour séparer les acteurs du public. Cette clôture est ensuite remplacée par une corde, plus symbolique. Boudé par la bourgeoisie catholique de Mons durant tout le XIXe siècle et jusqu'à la première Guerre Mondiale, le Lumeçon n'est prisé que par des catégories sociales dites inférieures. Ainsi, le public-participant est limité aux "gens du culot" ou aux "gens du rempart" que le refrain de l'air du Doudou désigne comme les couches sociales les moins favorisées. Le Doudou est alors considéré comme du "vulgaire floklore".

Dans l'entre-deux-guerres, le combat s'ouvre à toutes les catégories sociales et le public devient participant à part entière. Les Montois se font de plus en plus pressants pour s'approcher du Dragon et lui arracher des crins et rubans, dans le cortège qui l'amène de la Collégiale à la Grand-Place. C'est ainsi que la police communale est amenée à protéger le Dragon durant la Descente de la rue des Clercs. 

"Puissant" second souffle pour la Procession 

Le cortège historique et religieux trouve un soufle nouveau vers 1930, grâce au chanoine Edmond Puissant. Il habille de neuf les anciens groupes et en intègre de nouveaux, donnant à l'ensemble un caractère davantage historique, plus solennel. Cette démarche sera poursuivie et amplifiée, même si la Seconde Guerre Mondiale perturbera de nouveau l'organisation de la Procession et du Combat. 

Le Lumeçon a vécu son "mai 68"

Après la deuxième Guerre Mondiale, les acteurs du Lumeçon deviennent de moins en moins conscients du rôle qu'ils doivent tenir. Ils utilisent le Combat principalement pour se défouler. Les différentes phases ne sont plus respectées. La violence autour et dans l'arène augmente, le public envahit régulièrement celle-ci. La queue du Dragon est brisée plus d'une fois avant la fin du jeu. 

Dans les années 60, le Lumeçon connaît donc une crise. Son redressement, sa survie, sera étroitement liée au respect du public. Il faut aussi que la foule respecte les règles, joue le jeu en quelque sorte. Or, le public du XXe siècle n'a pas les réactions de celui du XVe ni même de celui du XIXe. L'épreuve essentielle de la nouvelle équipe de réalisation est de réconcilier un public contemporain avec une tradition séculaire. 

Les années 70 seront celles de la relance, avec l'écriture d'un scénario plus rigoureux, la confection d'un nouveau Dragon et l'augmentation du nombre de personnages. Le tout sous la houlette de Georges Raepers, avocat de formation, emblématique réalisateur du Combat de 1973 à 2002. C'est sans doute le perfectionnement du jeu scènique sans cesse remis sur le métier qui aura l'influence la plus déterminante sur l'attitude de la foule. Le public de la corde a progressivement digéré le scénario. Aujourd'hui, le Lumeçon est mieux compris par tous, et chacun joue le jeu en sachant que sans ce consensus, il ne pourrait y avoir de Combat.  

Le Lumeçon aujourd'hui  

La notoriété du combat dit Lumeçon, manifestation unique en Belgique, a depuis longtemps franchi les limites du pays. Le « Lumeçon » évolue sans cesse, à l’instar de notre société et de la vie. Chaque geste, chaque phase de jeu est désormais analysée, notée, amendée, corrigée. Le rituel du Combat, réactualisé dans les années 70 et 80, a intégré des éléments modernes, tels le rôle joué par les pompiers et la police communale, tous en uniforme de la première moitié du XXe siècle. 

Lors de l'édition 2000, une très émouvante cérémonie a regroupé, juste après la fin du Combat, trois générations de saint Georges (Aramis, Jimmy et Frédéric Tournay), ainsi que quatre Dragons dans le rond. Fait historique: deux femmes, l'une symbolisant l'ancienne Ville (Cybèle), l'autre la nouvelle Ville (Poliade), ont fait une apparition très remarquée dans le rond pour l'occasion. Leurs rôles respectifs se sont affinés depuis l'édition de 2001. Cybèle et Poliade font aujourd'hui partie à part entière des personnages du Lumeçon.

La Procession aujourd'hui 

Aujourd'hui, la Procession multiséculaire du Car d'Or promène à travers la ville les reliques de sa fondatrice, sainte Waudru, en compagnie de plus de 1.500 figurants. Etendards, joueurs de musique ancienne, reliquaires, statues, châsse, confréries, pages, chanoinesses et autres cavaliers évoquent avec faste le Mons de jadis. Depuis 1980, les acteurs du Lumeçon ont même été réintégrés dans le cortège, retrouvant une place passive mais hautement signifiante. 

Le Car d'Or, char d'apparat datant de 1780, ferme la marche, tiré par six chevaux de trait. Il est le seul véhicule du genre encore utilisé dans nos régions. Sur le char, prennent place, autour de la châsse de sainte Waudru, un prêtre accompagné d'enfants de chœur. Le char marque plusieurs haltes, précisément cinq, au cour desquels l'ecclésiastique lit un miracle attribué à la sainte. Comme on le faisait du temps du chapitre, devant les cinq croix de pierre qui jalonnaient le parcours. Au cours de ces pauses, les fidèles tendent divers objets aux enfants de choeur, placés sur le Car d'Or. Ils les appliquent sur la châsse et acquièrent ainsi la vertu de porte-bonheur.

La Procession se ponctue par un des grands moments de la Ducasse rituelle: la montée du Car d'Or.  

Le Doudou, un chef-d'oeuvre

En 2005, l'UNESCO classe le Doudou comme chef-d'oeuvre du patrimoine mondial oral et immatériel. Une consécration pour toutes celles et ceux qui, de près ou de loin, ont oeuvré au fil des ans (siècles) pour perpétuer cette tradition unique.